Les « neutralités carbone » des entreprises du numérique

« Je fais tourner mes calculs sur Google cloud car cela ne pollue pas. », « Le numérique ne pollue pas en terme de climat puisque les entreprises sont neutres en carbone »

Ces phrases sont-elles fondées ? Comment interpréter les déclarations de neutralité carbone des entreprises du numérique ? Nous essaierons dans cet article de donner quelques pistes de réflexion à ce sujet.

En bref

  • Les entreprises du numérique se revendiquent «neutres en carbone», «zéro émissions nettes» ou autres mais le terme de «neutralité carbone» n’est pas approprié pour une organisation et ne devrait pas être utilisé.
  • La consommation d’électricité de ces entreprises augmente, et leurs empreintes carbone ne diminuent pas ou peu, ou de façon artificielle. En particulier, la réduction de l’empreinte carbone des entreprises du numérique est largement fondée sur l’achat (et non la consommation) d’électricité issue de sources renouvelables, plutôt que sur des démarches de sobriété.
  • Les postes d’émission pris en compte dans les empreintes carbone sont variables, ce qui rend difficile l’évaluation des stratégies environnementales des entreprises.
  • Les bilans environnementaux manquent de transparence : par exemple il est difficile de savoir quelle proportion de l’énergie renouvelable produite est utilisée pour l’auto-consommation.
  • Utiliser les services de ces entreprises a bien une empreinte carbone, ainsi que d’autres impacts environnementaux.

Retour sur la notion de neutralité carbone

Tout d’abord, faisons un point rapide sur la notion de neutralité carbone. Nous vous conseillons de lire à ce sujet l’article sur la notion de neutralité carbone des organisations du cabinet de conseil Carbone4.

Voici ce que l’on peut en retenir pour cette étude :

La neutralité carbone (ou « zéro émissions nettes » ou neutralité climatique, notions un peu différentes mais nous ne détaillerons pas ici) n’a de sens qu’à l’échelle mondiale : c’est l’équilibre entre les émissions de CO2 anthropiques et les absorptions de CO2 anthropiques. Pour une entreprise ou autre organisation en revanche, cette notion est floue et ne peut pas s’appliquer de façon rigoureuse :

  • quel périmètre est pris en compte ? souvent une partie seulement des émissions dont l’organisation est responsable est prise en compte (catégories/scopes 1 et 2 des bilans carbone/GES ou du GHG protocol par exemple, voir détails plus loin), cette partie pouvant ne représenter qu’un pourcentage très faible des émissions.
  • la notion de neutralité devrait s’appuyer sur des trajectoires de réduction des émissions compatibles avec l’Accord de Paris. Or les organisations n’ont pas d’obligation de suivre une telle trajectoire pour se revendiquer neutres en carbone.
  • enfin, la neutralité revendiquée par les entreprises consiste à financer des projets de compensation (plantation d’arbres, remplacement d’énergie carbonée par une énergie renouvelable…) à hauteur de leurs émissions «incompressibles». Or le mécanisme de compensation est largement critiquable : la réalité physique de la compensation est discutable (ce mécanisme suppose une possible équivalence entre une émission de l’organisation et une captation ou réduction supposée), il est difficile de montrer qu’un projet de compensation n’aurait pas été mené sans ce financement supplémentaire (principe d’additionnalité de la compensation), les acheteurs de tels projets peuvent avoir l’impression de se dédouaner de leurs émissions (biais psychologique), les échelles temporelles des projets de compensation diffèrent de celles des émissions…

Carbone4 recommande donc de parler de contribution à la neutralité planétaire et pour les organisations, de séparer dans leurs bilans leur empreinte carbone des projets de compensation financés, afin de ne pas laisser croire à une équivalence entre émissions et compensation.

 

Quelques exemples d’entreprises du numérique

Nous proposons maintenant d’analyser pour exemple les bilans environnementaux pour 2020 de quatre grandes entreprises du numérique : Google, Apple, Facebook et Microsoft (voir les références en fin d’article).

Consommation d’électricité

Le graphe ci-dessous montre les évolutions de la consommation d’électricité (pour les opérations, centres de données, magasins…) pour chacune des entreprises au cours des dernières années.

Aucune des entreprises n’a donc réduit sa consommation d’électricité sur la période considérée, malgré des travaux pour améliorer leur efficacité énergétique.

La plupart de ces entreprises achètent ou produisent l’équivalent de leur consommation d’électricité en énergies renouvelables en 2020 (prévu pour 2025 pour Microsoft). Cependant cela ne signifie pas que l’électricité utilisée soit effectivement issue de sources renouvelables, mais uniquement que l’équivalent de leur consommation est acheté ou produit en énergies renouvelables.

 

Empreintes carbone

Les empreintes carbone des organisations sont la somme d’émissions correspondant à des postes divers, qui sont regroupés en 3 catégories ou scopes, selon le standard du GHG protocol :

  • catégorie ou scope 1 : émissions qui résultent directement des activités de l’entreprise, comme la génération d’électricité en interne, les émissions de gaz réfrigérants des climatisations…
  • catégorie ou scope 2 : émissions qui résultent de la consommation d’énergie de l’entreprise, typiquement l’électricité et le chauffage achetés.
  • catégorie ou scope 3 : tout le reste ! c’est-à-dire les achats, les déplacements professionnels et domicile-travail des employés, la gestion des déchets…

Nous allons dans un premier temps étudier les émissions liées à la consommation d’électricité et au chauffage.

Énergie « verte »

Avant de présenter les émissions comprenant celles dues à la consommation d’électricité, précisons les façons dont les entreprises reportent ces émissions. Certaines entreprises reportent deux chiffres pour les émissions liées à leur consommation d’électricité :

  • calcul avec une méthode fondée sur le pays (location-based) : utilisation du facteur d’émission moyen du pays
  • calcul avec une méthode fondée sur le marché (market based) : utilisation du facteur d’émission moyen du fournisseur auquel l’entreprise achète l’électricité. Avec cette méthode, lorsqu’une entreprise achète des garanties d’origine, elle peut déclarer des émissions nulles pour la partie de l’électricité couverte par les garanties (voir le rapport sur l’électricité «verte» de Carbone4 pour plus de détails). Cette seconde méthode permet donc de tenir compte partiellement des efforts de l’entreprise pour décarboner son électricité, mais pas des efforts (ou du manque d’effort) pour réduire sa consommation électrique. Or l’utilisation d’énergie renouvelable par ces entreprises ne vient pas forcément s’ajouter à d’autres projets d’énergie renouvelable mais peut entrer en concurrence avec la consommation d’autres acteurs comme les ménages.

Le graphe suivant montre l’évolution des catégories 1 et 2 c’est-à-dire principalement des consommations d’électricité et de chauffage. Les courbes correspondant aux méthodes location-based sont indiquées en pointillés lorsque disponibles et correspondent aux valeurs de l’axe de droite.

On peut donc constater notamment que l’empreinte carbone liée aux catégories 1 et 2 donc comprenant celle due à la consommation d’électricité ne baisse que pour Facebook et Apple, qui ne reportent néanmoins que les valeurs market-based, et uniquement grâce au passage aux énergies renouvelables.

Empreinte carbone totale

Le graphe ci-dessous montre l’évolution de l’empreinte carbone totale de chaque entreprise.

On peut constater que l’empreinte carbone totale ne baisse pas à part pour Apple. Attention, ceci doit cependant être nuancé par le fait que les bilans peuvent inclure de nouveaux postes d’émission au fil des années dans la catégorie 3 (tout ce qui n’est pas de la consommation directe d’énergie donc achats, déplacements professionnels, déchets…). Rappelons que l’empreinte liée à la fabrication des équipements informatiques utilisés fait partie de cette catégorie 3.

Engagements en terme d’empreinte carbone

Le tableau ci-dessous récapitule les accomplissements et engagements des entreprises indiqués dans les rapports 2021.

Apple Google Facebook Microsoft
2007 « neutre en carbone » pour électricité et chauffage
2012 « neutre en carbone » pour opérations
2020 « neutre en carbone » depuis 2020 pour électricité et chauffage (y compris Apple stores et data centers, déplacements professionnels et trajets domicile-travail des employés) compensé émissions historiques des opérations zéro émissions nettes pour opérations
2025 (engagements) catégories 1 et 2 presque à 0
2030 (engagements) « neutre en carbone » pour le cycle de vie produits
-75% d’émissions par rapport à 2015
zéro émissions nettes pour opérations et ensemble de sa chaîne logistique zéro émissions nettes pour opérations et chaîne logistique négatif en carbone pour l’ensemble de l’empreinte
2050 (engagements) capter autant de CO2 que ce que Microsoft a émis depuis fondation en 1975

On peut remarquer que toutes ces entreprises se revendiquent « neutres en carbone » ou « zéro émissions nettes » pour leurs consommations d’électricité et de chauffage, ainsi éventuellement que les déplacements des employés (ces trois postes étant appelés « opérations »), donc pour leurs catégories 1 et 2 et une partie de la catégorie 3. Ces émissions ne représentent néanmoins pas la majorité de leurs empreintes, et en outre cela n’est pas toujours obtenu par la baisse des émissions, mais peut l’être en augmentant le financement de projets de compensation (cas de Google notamment).

Le fait que ces entreprises se revendiquent déjà « neutres en carbone », alors que le périmètre de cette « neutralité » est restreint, et qu’elles affichent elles-mêmes des engagements d’autres « neutralités carbone » dans le futur ne rend pas ces rapports très lisibles.

Les accomplissements et engagements de ces entreprises doivent donc être considérés avec attention, et ne signifient pas, loin de là, qu’elles n’ont pas d’impact en terme de changement climatique. Rappelons en outre que les impacts carbone ne sont pas les seuls impacts environnementaux des activités numériques, et qu’il est important de ne pas seulement se focaliser sur l’empreinte carbone mais qu’il faut également prendre en compte l’ensemble des effets directs et indirects de l’usage du numérique.

Merci à Anne-Cécile Orgerie, Didier Mallarino, Laurent Lefèvre et Emmanuelle Frenoux pour leurs relectures attentives !

Références

Pour des informations complémentaires sur Apple et Google, voir aussi le rapport Corporate Climate Responsibility Monitor 2022.