Obsolescence (extrait)

Extrait de l’ouvrage : “Impacts Ecologique des technologies de l’information et de la communication”, groupe EcoInfo, 2012, Ed EDP Sciences.

L’obsolescence dans le secteur des TIC

L’époque actuelle est l’objet d’un paradoxe que certains d’entre vous auront peut-être déjà perçu. D’un côté la science et l’industrie, notamment dans le secteur électronique, ne cessent de contribuer à produire des équipements innovants : plus légers, plus performants, consommant moins d’énergie à l’usage, et aux fonctionnalités multiples. D’un autre côté, nous pouvons avoir le sentiment que ces nouveaux produits ont une durée de vie de plus en plus courte, qu’ils sont plus fragiles, et moins réparables (où à un coût presque équivalent à celui de l’achat d’un équipement neuf, ce qui incite à les remplacer). Parfois même, une simple batterie en fin de vie conduit à mettre l’appareil au rebus car elle n’est tout simplement pas
remplaçable sans casser le produit. Comment une civilisation si hautement technologique et scientifique peut-elle conduire à une production dont la qualité ne semble pas s’améliorer ? Et si ce paradoxe était l’objet d’une planification volontaire censée alimenter la croissance nécessaire à la survie d’un modèle économique désormais globalisé ? Ces derniers mois, un reportage diffusé sur Arte a médiatisé
ce sentiment de déliquescence de qualité des produits dans un documentaire édifiant dont le sujet était l’obsolescence programmée (Dannoritzer, 2010). Pourtant, ce concept n’est pas nouveau puisqu’il semble avoir été initié au début du XXe
siècle par les industriels de l’éclairage et de l’automobile (Slade, 2006). Avant d’aller plus loin, nous allons tenter de définir l’obsolescence et constater que ce concept revêt diverses variantes.

Les différentes modalités d’obsolescence

L’obsolescence, littéralement « perdre sa valeur », est la dépréciation d’une machine ou d’un équipement par le seul fait de l’évolution technique et non de l’usure résultant de son fonctionnement. Quand elle devient programmée (directement ou indirectement), l’obsolescence est l’ensemble des techniques dont l’objet est de raccourcir volontairement la durée de vie ou d’utilisation d’un produit afin d’en augmenter le taux de remplacement. Comme nous allons le découvrir, elle se décline sous plusieurs formes.

  • L’obsolescence technique ou fonctionnelle

Dans le cas d’équipements réparables, l’objet est de rendre le coût de la réparation proche du coût de remplacement, d’arrêter la mise à disposition de pièces détachées, de ne plus proposer de maintenance, voire dans les cas extrêmes de concevoir des produits non réparables. Le cas des premières versions de l’iPod d’Apple où la batterie, d’une durée de vie estimée à 18 mois, n’était pas remplaçable,
est édifiant sur la philosophie qui sous-tend la conception de certains produits électroniques.

  • L’obsolescence indirecte

Ce type d’obsolescence survient lorsque des composants nécessaires au fonctionnement du produit ne sont plus disponibles sur le marché ou deviennent économiquement trop coûteux par rapport au remplacement de l’appareil. Ces composants peuvent être des pièces détachées, des batteries ou des chargeurs (électronique mobile), des cartouches d’encre (imprimantes), … L’obsolescence indirecte ne se limite pas aux équipements. Intrinsèquement, un logiciel ne s’use pas, ne se périme pas. Pourtant, les éditeurs ont trouvé le moyen pour inciter leurs clients à adopter une nouvelle version de leur système d’exploitation ou de leur logiciel : la fin du support. Ainsi, par exemple, la phase de support étendu de Windows XP prendra fin le 8 avril 2014, date à partir de laquelle plus aucune mise à jour ne sera proposée. L’effet de cette transition vers une nouvelle version de
Windows se traduira sans doute par l’obsolescence des équipements, tant les besoins en ressources des récentes versions de Windows sont importants. Pour rappel, la différence de pré-requis matériels entre Windows XP et Vista impliquait le renouvellement quasi complet des parcs informatiques des entreprises.

  • L’obsolescence notifiée

Certains équipements avertissent l’utilisateur de l’imminence d’une panne ou de la nécessité d’une maintenance. Ce qui, à première vue, peut être perçu comme un service, peut également concourir à l’obsolescence. Les imprimantes relèvent de ce type d’obsolescence à plusieurs titres :

– comme l’a montré le documentaire d’Arte cité plus haut, certaines imprimantes
jet d’encre cessent brusquement de fonctionner sans raison apparente. Le reportage montre que cette panne est due à un compteur de copies implémenté sur la carte électronique de l’imprimante, et le simple fait de remettre ce compteur à zéro à l’aide d’un petit programme remet immédiatement en service l’imprimante ;

– l’implantation d’une puce électronique dans les cartouches d’encre peut empêcher leur recharge une fois vides ;

– une puce électronique insérée dans les cartouches d’encre indique un niveau d’encre bas invitant à changer de cartouche. Là encore, de nombreuses sources évoquent que plusieurs imprimantes refusent d’imprimer alors que la cartouche n’est pas vide (voir 3.2.4).

  • L’obsolescence par incompatibilité

Dans le domaine des TIC, ce type d’obsolescence s’applique au logiciel comme au matériel. Au niveau logiciel, il peut y avoir des impossibilités à reconnaître les fichiers
issus de la version précédente d’un même logiciel, la rendant de facto obsolète. De même, les fichiers issus d’anciennes versions disparues peuvent devenir illisibles à cause de problèmes de compatibilité.

Les périphériques peuvent également faire l’objet d’une forme d’obsolescence. Chaque nouvelle version d’un système d’exploitation donne naissance à une liste de
périphériques compatibles pour lesquels un pilote a été spécifiquement développé. Cependant, les périphériques jugés trop anciens ou trop peu nombreux pour justifier le développement d’un nouveau pilote deviendront incompatibles avec le nouveau système d’exploitation, même s’ils sont encore fonctionnels. L’adoption de nouveaux standards de communication avec les périphériques est également la source l’obsolescence par incompatibilité. Les machines actuelles ont adopté l’USB et le Firewire, abandonnant de ce fait les ports série RS-232 et parallèle Centronics
et faisant tomber en désuétude les périphériques équipés de ces standards.

L’impression est encore concernée car si un type de cartouche d’encre n’est plus fabriqué, il deviendra très difficile de continuer à utiliser une imprimante encore fonctionnelle. Des cartouches compatibles pourront être utilisées pour autant que les
systèmes de protection par puce électronique de l’imprimante puissent être contournés.

  • L’obsolescence psychologique ou esthétique

Dans le cas précis de ce type d’obsolescence, l’industriel, efficacement épaulé par les services recherche et développement, marketing et publicité, doit susciter l’envie, le désir chez le consommateur. Des investissements considérables sont consentis
dans ces domaines afin de réaliser un véritable tour de force : rendre indispensables à chacun et au quotidien des fonctionnalités auxquelles on n’avait même pas songé. Le raffinement suprême étant de nous rendre captifs de ces nouvelles fonctionnalités, avec par exemple un engagement dans la durée contre l’acquisition du nouvel équipement dernier cri à prix préférentiel (voir 4.1.1). Il est question ici d’être à la source de phénomènes de mode, d’image, d’appartenance à une communauté, mais
également de répondre à notre désir de nouveauté. Dans un monde où la performance est mise sur un piédestal dans tous les domaines, acquérir les dernières innovations technologiques, les plus performantes, est un moyen de se sentir soi-même dans l’avant-garde de cette société dite « de la connaissance ».

  • L’obsolescence « écologique »

Un des principaux arguments avancé actuellement par les industriels pour inciter le consommateur au changement de leurs appareils consiste à mettre en avant les progrès effectués en matière d’impact environnemental de leurs nouveaux produits. Le caractère écologique de ces derniers réside souvent dans une consommation
énergétique moindre durant la phase d’usage. L’argumentaire « vert » peut également reposer sur une communication environnementale conçue par des organismes pas toujours indépendants ou sur la base d’un argument minoritaire dans l’impact global (un ordinateur à coque en bambou par exemple) qui s’apparente à ce que l’on nomme le « Greenwashing ».

L’obsolescence programmée au secours de la croissance

Comme nous l’avons vu au chapitre 1, notre système économique est basé sur la transformation des ressources naturelles en produits manufacturés. La tendance naturelle de ce système est de se développer, de gagner de nouvelles parts de marché, en un mot : produire davantage. Mais quand la demande baisse (marché saturé, crise économique, produit ne répondant plus à la demande, …), il faut
rapidement trouver un moyen de relancer la machine. Le premier, semble-t-il, à avoir introduit le terme d’« obsolescence programmée » est B. London dans un article où il constatait que, sous l’effet de la crise économique de 1929, les ménages américains avaient perdu leur habitude de renouveler leurs équipements avant qu’ils ne soient usés (London, 1932). Il est intéressant de noter que la société américaine d’il y a presque un siècle était déjà dans cette consommation irraisonnée, qui conduit à une impasse de plus en plus admise aujourd’hui. La durée de conservation des équipements avait soudain dépassé la durée de vie prévue par les concepteurs des produits non alimentaires. Ce comportement responsable, dicté uniquement par des
considérations économiques, allait à l’encontre de la « loi de l’obsolescence ». B. London voulait même rendre l’obsolescence programmée obligatoire en imposant une date de péremption des produits.
Ces derniers auraient alors du être remplacés afin de garantir aux industriels un flux productif continu … Ce modèle ne fut heureusement pas adopté, mais à partir de cette époque, chaque fois que cela a été possible, les industriels ont su appliquer le concept sous ses différentes formes. Bien entendu, pour mettre en œuvre une telle
stratégie, l’industriel doit être certain que le remplacement des produits devenus obsolètes, sous quelque forme que ce soit, s’effectuera à son profit. Pour cela, il doit être dans une position de vendeur très favorable sur le marché et ne pas remettre en cause son image par des produits trop périssables.

Quelles perspectives pour lutter contre l’obsolescence ?

La communauté européenne est consciente que l’obsolescence a des effets néfastes d’une part, sur l’épuisement des ressources et leur disponibilité sur le marché (European Commission, 2010) ; et d’autre part, sur la production de déchets électroniques dont le traitement est encore largement insuffisant (voir 3.3). La directive 2005/32/CE6 pour l’éco-conception des appareils consommateurs d’énergie a été modifiée en 2008 et en 2009. Le texte, trop flou, est censé couvrir tous les aspects du cycle de vie des produits, mais il semble que seule l’efficacité énergétique ait connu une réelle avancée. Il y a encore quelques années les composants défectueux d’une carte électronique pouvaient être remplacés. Aujourd’hui, c’est devenu très rare, notamment à cause des nouvelles techniques. Il faudrait pourtant revenir à cette possibilité d’allongement de la durée de vie des produits. La révision
de cette directive devrait être l’occasion pour la Commission Européenne de faire le point sur les résultats des précédentes directives et de proposer de nouvelles dispositions face aux enjeux auxquels les industries européennes du secteur de la haute technologie auront à faire face dans les années à venir.
Les ordinateurs et équipements réseaux seront concernés par cette nouvelle version de la directive. Celle-ci saura-t-elle s’attaquer réellement et efficacement à l’obsolescence induite ?

Le levier règlementaire semble indispensable pour renverser la tendance. Le comportement des usagers également : la recherche systématique des produits les plus robustes (ayant donc une durée de vie supposée plus longue) est à encourager. Pour ce faire, plusieurs pistes sont envisageables : défiscaliser les produits écoconçus, réparables, à longue garantie et produits dans des conditions sociales acceptables,ou au contraire taxer les produits ne répondant pas à ces critères, et encourager par tous les moyens la réparation, interdire les produits non-réparables, afficher la durée de vie prévue des équipements, encourager le recyclage. L’obligation d’une durée de garantie plus importante inciterait les constructeurs à employer des
composants plus fiables, des matériaux plus résistants, le bénéfice étant un allongement de la durée de vie du produit. On peut constater ce fait en regardant la différence de fiabilité entre l’informatique grand public (dont la durée de garantie par défaut est généralement d’un an) et l’informatique professionnelle (où la durée de garantie de base est souvent de 3 ans, voire 5 ans aujourd’hui). Le modèle économique pourrait trouver son équilibre dans un coût d’acquisition certes plus
élevé, mais avec un taux de renouvellement plus faible.

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